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    01/04/2025

    Enquête sur ses réseaux

    Depuis Bruxelles, Jordan Bardella prépare la succession de Marine Le Pen

    Par Christophe-Cécil Garnier

    Depuis le Parlement européen, Jordan Bardella se prépare à endosser le costume de candidat du Rassemblement national à l’élection présidentielle. C’est maintenant.

    Marine Le Pen, condamnée à deux ans de prison ferme et cinq ans d’inéligibilité avec application immédiate. « On va se marrer ! », s’enthousiasme un cadre d’extrême droite. « Il n’y aura pas de manif’ dans les rues, ce n’est pas notre culture », enchaîne-t-il. « Les députés Rassemblement National (RN) vont crier au scandale dans les médias du groupe Bolloré, mais ça va être la guerre interne au RN. » Les regards se tournent vers Jordan Bardella. Depuis plusieurs années, le presque trentenaire fourbit ses armes. « Il se crée un clan à Bruxelles mais ce n’est pas forcément en rivalité à Marine Le Pen », commente une figure de la mouvance. « Il s’oppose surtout au clan de Jean-Philippe Tanguy. » Depuis le Parlement européen (PE), Bardella prépare la campagne présidentielle de 2027, mais aussi la guerre de succession qui devrait la précéder. « Au RN tout va très vite et bouge très vite », philosophe un cadre. Jean-Philippe Tanguy, député et président délégué du groupe parlementaire à l’Assemblée nationale, se verrait bien lui-aussi monter sur le trône. Tout comme Marion Maréchal-Le Pen, qui pourrait tenter de faire valoir ses droits à la succession. Même Eric Ciotti pourrait se prendre à rêver…

    Le président du RN, Jordan Bardella, n’a pas complètement la main sur un parti très inféodé à Marine Le Pen. Même si depuis les législatives, il tente d’imposer sa patte en renouvelant à marche forcée les responsables locaux, glisse une source à StreetPress. C’est d’abord au Parlement européen qu’il s’est constitué un clan de fidèles. « Il place ses troupes petit à petit à la tête des responsabilités à Bruxelles, il prépare demain », confirme un ancien assistant lepéniste à l’Assemblée nationale.

    L’ascension

    Depuis 2017, le natif de Drancy (93) et quelques-uns de ses proches ont une stratégie : faire monter sa côte pour à terme succéder à Marine Le Pen à la tête du parti. Première étape au congrès de Lille (59), où le FN se transforme en RN. Bardella s’accapare le mouvement de jeunes. La suite, c’est désormais d’obtenir une place éligible sur la liste aux prochaines élections européennes, pour avoir « un financement garanti », analyse un conseiller frontiste. « Qui dit Parlement européen dit argent, assistants et des moyens de continuer avec un peu plus d’indépendance le plan d’ascension. » La demande d’investiture passe au « clan d’Hénin-Beaumont » : Bruno Bilde et Steeve Briois, cadres du RN et proches de la patronne. Jordan Bardella peut aussi compter sur l’appui du maire de Fréjus (83), David Rachline, avec qui il entretient « une relation privilégiée à l’époque », selon plusieurs sources. Un lobbying efficace, au-delà même de ses espérances.

    « Sur vingt-quatre députés élus en 2014, aucune révélation, rien. Personne n’a tiré son épingle du jeu. On ne sait pas qui mettre en tête de liste aux européennes car [il n’y a] personne», cingle l’assistant parlementaire européen de Steeve Briois dans une discussion révélée par le Nouvel Obs. Le casting est donc ouvert. « Il faut quelqu’un qui sache “lire et écrire”, comme on dit au RN à l’époque, et ce n’est pas si courant que ça. Il faut qu’il présente bien et qu’il soit politiquement neutre. Il n’y a pas énormément de choix », se rappelle un ancien. Le futur maire de Perpignan (66), Louis Aliot, fait savoir qu’il aimerait bien y aller et le député Nicolas Bay pourrait se laisser tenter vu sa posture de co-président sortant du groupe européen. « Impossible qu’ils soient tête de liste. Bay, c’était le camp soupçonné d’être avec Marion Maréchal, donc forcément blacklisté. Louis Aliot, c’est un peu vieux jeu. Il était loin dans le Sud et ne faisait que du local », se souvient un élu. Finalement, ce sera Bardella, à la surprise générale. « Tout le monde est tombé de l’armoire, lui le premier. »

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    Avant les élections européennes de 2019, beaucoup de militants frontistes pestaient contre l'absence d'homme fort pour le parti au Parlement européen. / Crédits : Nouvel Obs

    L’installation

    « C’était la ligne mariniste mais avec la même jeunesse et une présentation correcte », rembobine une aînée. Ils se sont dits qu’un gamin comme ça, ils n’auraient aucun problème à le manipuler et à faire ce qu’ils en voulaient. » Bardella est tête de liste mais, à cette époque, il ne décide de rien, ou presque. Les candidats sont choisis par Marine Le Pen et ses proches. Il négocie uniquement un strapontin pour sa pote Mathilde Androuët, rapportent les journalistes Marylou Magal et Nicolas Massol dans leur livre L’extrême droite, nouvelle génération (éditions Denoël, 2024). « Il n’était pas en position d’imposer ses proches », abonde l’ancien eurodéputé Gilles Lebreton, un des rares bosseurs du parti au Parlement.

    À LIRE AUSSI : Gilles Lebreton, l’eurodéputé RN qui bossait trop

    Bardella est la tête de liste, mais les véritables chefs sont alors Nicolas Bay, vice-président du groupe européen Identité et démocratie, et Jérôme Rivière, chef de la délégation lepéniste. Début 2022, voilà que les deux eurodéputés filent à l’anglaise chez Reconquête. « Incroyable ! », s’exclame encore Gilles Lebreton au téléphone. « En pleine campagne ! Ça a été un moment difficile à vivre. » « Ils laissent à Bardella un boulevard », juge un ancien zemmouriste. Pour d’autres, c’est davantage la distance avec Le Pen qui l’a émancipé. « Il aurait été fatalement dans quelque chose de plus discipliné. C’est plus dur de faire entendre sa musique avec Marine Le Pen à côté, tous les jours », résume un cadre du parti. Une position que partage Gilles Lebreton :

    « C’était une bonne idée pour lui d’aller au Parlement européen. S’il avait été à l’Assemblée, il n’aurait vraiment été que le second de Marine Le Pen. Ça n’aurait pas pu être autrement. »

    En 2024, Bardella rempile. Et cette fois, il a les coudées franches. Le très lepéniste Gilles Lebreton est écarté :

    « Jordan Bardella a choisi la majorité des membres de la liste et Marine Le Pen s’est réservée quelques sièges, comme celui de Catherine Griset (1). Elle s’est désengagée de l’Europe pour se concentrer sur l’Assemblée nationale. Elle donne presque carte blanche à Jordan. »

    Le clan

    Au fil du quinquennat, Lebreton a vu Bardella opérer un « renouvellement » des troupes. Le sexagénaire, aujourd’hui exclu du Parlement européen, lui a « dit un jour » de prendre des conseillers plus âgés. « Mais je crois qu’il n’en fait qu’à sa tête ! », lâche-t-il en riant :

    « Il a fait venir beaucoup de proches et d’assistants parlementaires qui étaient proches de lui, des gens plus jeunes. »

    Pierre-Romain Thionnet, son radical bras droit venu de la Cocarde, est embauché. Il emmène dans ses valises d’autres membres de ce syndicat étudiant, comme Luc Lahalle et Vianney Vonderscher. C’est aussi un ancien de la Cocarde, Alexandre Loubet, qu’il choisit comme directeur de campagne en 2024. D’autres fidèles, de sa génération, comme Donatien Veret et François Paradol, soutiens de Bardella depuis plus de dix ans, complètent l’équipe à Bruxelles.

    À LIRE AUSSI : Pierre-Romain Thionnet, le radical lieutenant de Bardella

    En 2024, il étoffe encore son équipe. Aude Brastenhofer, élue Grand Est, est nommée secrétaire générale de la délégation RN européenne. « Quand il est au Parlement, il est avec elle », note une observatrice locale. Il a aussi placé en position éligible Julie Rechagneux – dont StreetPress a souligné les accointances néofascistes. Au RN, on souligne que la Girondine est « un peu de la même génération » que « Jordan », qu’elle a travaillé chez E-Politic – la société de com’ préférée du RN où se cache la « GUD Connection », qui a longtemps veillé sur Bardella – et qu’elle vient « des mêmes bandes que son cabinet ». Elle n’y croisera plus François Paradol : le président du RN a bien essayé de replacer son dircab’ comme assistant mais le Parlement européen a refusé.

    Une place à la table « la plus puissante » du PE

    « Voici deux mois que la commission européenne est en place… » À la tribune du Parlement européen, ce 23 janvier 2025, Jordan Bardella tente un coup : il veut faire un rappel au règlement qui vise la présidente de la commission européenne Ursula Von Der Leyen, pour des déclarations au forum économique mondial à Davos, en Suisse. Le président du RN souhaite la coincer grâce à l’article 133 et en profiter pour glorifier le président américain Donald Trump. Mais patatra, voilà qu’il se fait directement couper par la première vice-présidente Sabine Verheyen. « Ce point ne porte pas sur les conférences à l’extérieur des institutions », répond l’Allemande en anglais, visiblement gênée du pataquès, sous les applaudissements moqueurs de certains eurodéputés. « Je peux aller au bout ? », tente quand même Bardella. Il n’en aura pas l’occasion. La vidéo tourne massivement sur les réseaux sociaux, accompagnée du surnom sarcastique, popularisé durant la campagne des élections européennes quelques mois plus tôt : Bardepaslà. Une allusion à ses statistiques faméliques au Parlement européen. « Ça l’a un peu emmerdé », se souvient l’une de ses connaissances. Depuis, le président du RN a embauché de nouvelles têtes, « pas que des militants, parce qu’à un moment, il faut être capable de pondre des trucs ». Il s’est par exemple attaché les services d’Antonin Besset, qui connaît bien les rouages du Parlement européen pour y avoir joué les lobbyistes en faveur de l’industrie automobile.

    « Ça se sent qu’ils ont pris le parti de s’impliquer », note une source habituée du Parlement européen, qui repère désormais les assistants lepénistes dans les couloirs de Bruxelles ou de Strasbourg, car « ils ont le même collier, un gros drapeau français ». Les forces du RN envoient « énormément » de questions écrites et « signent des amendements tous ensemble » pour faire monter leurs chiffres facilement. Leur nouveau groupe « Patriotes pour l’Europe » est désormais le troisième du Parlement en termes d’élus. Ils ont d’ailleurs changé de bureaux et occupent désormais les anciens de Renaissance, dans le bâtiment Willy Brandt, en face de La France insoumise (LFI) – ce qui donne quelques guerres d’affiches aux fenêtres. Ils y côtoient notamment les Hongrois d’Orban, la Lega de Matteo Salvini et les Néerlandais de Geert Wilders – ils sont « très proches » des deux derniers. « Les députés du groupe Patriotes sont plus influents qu’avant », souligne un journaliste. « Encore plus pour Bardella qui en est le président. » Comme boss du groupe, le patron du RN a accès à la conférence des présidents de groupes, « l’instance la plus stratégique au Parlement européen », explique le même reporter :

    « Ils décident ensemble de l’agenda du PE et tranchent les litiges entre commissions parlementaires sur un dossier. Il a une place à cette table qui est la plus puissante. Mais il n’y va pas toujours et cède sa place à une député hongroise. Il a un poste très important qu’il occupe à temps partiel… »

    Mais de l’avis de plusieurs lepénistes, même en y étant peu, le Parlement donne une épaisseur politique supplémentaire au président du RN. « Ça lui permet de discuter avec des dirigeants de toute nationalité qui ne sont pas forcément proches de nos idées », pointe Gilles Lebreton, qui l’a déjà vu parler avec des députés « qui ne sont pas du tout nos alliés, comme François-Xavier Bellamy ou Nadine Morano ». « Il a compris qu’il fallait parler avec tout le monde. » « L’Europe peut avoir une dimension prestigieuse », note un autre membre du parti. « Vous faites des têtes à têtes en hémicycle avec des chefs d’État. » Ce dernier tempère toutefois :

    « Entre le Parlement et une candidature à la présidentielle, il y a beaucoup de choses. »

    Successeur ou dauphin ?

    Quelques secondes à peine après l’annonce de la condamnation de Marine Le Pen, Bardella tweete : « Aujourd’hui, ce n’est pas seulement Marine Le Pen qui est injustement condamnée : c’est la démocratie française qui est exécutée. » Un gazouilli assorti du hashtag #JeSoutiensMarine. Vraiment ? « Une grande partie de notre camp va dire “Ciao Marine” », commente un cadre. « Pour moi, Bardella est en train de faire un cheval de Troie et va la mettre à l’envers à Le Pen », croit savoir un ancien assistant national. « Tous les jeunes au RN sont plutôt pour lui. C’est ce que les militants veulent. » « Beaucoup de jeunes députés se définissent par rapport à Jordan mais pour avoir parlé un peu à tout le monde, Marine est incontestable chez nous », nuance l’ancien élu Gilles Lebreton. « Il y a une popularité énorme de Bardella mais qu’est-ce qu’il en reste si on enlève le paravent Le Pen ? », interroge un cadre, qui parle de « popularité complémentaire ». Certains ont relevé que dans les enquêtes d’opinions où Bardella était testé à la place de la patronne, il faisait « toujours un peu moins qu’elle ». Deux ou trois points en dessous.

    Contacté pour réagir, via son cabinet au Parlement européen, Jordan Bardella n’a pas souhaité donner suite à nos sollicitations. « En vous grattant un peu la tête, vous trouverez vite pourquoi », nous a-t-on répondu.

    À LIRE AUSSI : Le vrai visage du RN : révélations sur les extrémistes du parti de Bardella

    (1) Catherine Griset a également été condamnée lors du procès des assistants parlementaires à 12 mois de prison avec sursis simple et deux ans d’inéligibilité, assortis de l’exécution provisoire.

    Marine Le Pen a annoncé faire appel de sa condamnation le 31 mars 2025. Elle est présumée innocente.

    Illustration de Une par Caroline Varon.