6 février 2025, CNews – Sur le plateau de l’Heure inter, l’ambiance est aux sourires. C’est la première de cette nouvelle émission menée par Eliot Deval, ancien joker de Pascal Praud. Le présentateur introduit son trio de chroniqueuses choc. Il y a l’ex-sportive du Printemps républicain Rachel Khan qui parle d’Israël et du Moyen-Orient. À ses côtés, Karima Brikh, la journaliste passée par Radio-Canada est aussi la femme du polémiste québecois d’extrême droite Mathieu Bock-Coté, là pour discuter des États-Unis de Donald Trump. Et en face, sourire en coin, Xenia Fedorova. Une « journaliste russe », dévoile Eliot Deval :
« Avec vous, nous allons tenter de comprendre ce qu’il peut se passer en Russie. Entendre aussi cette voix-là. »
Et pas n’importe quelle voix : Xenia Fedorova est l’ancienne patronne de la chaîne Russia Today (RT) en France, financée par le gouvernement de Vladimir Poutine et interdite de diffusion en mars 2022 par l’Union européenne, après l’attaque des troupes russes en Ukraine. Une directrice qui, le jour de l’invasion décidée par Vladimir Poutine, écrivait à ses journalistes : « Attention avec les vidéos et les affirmations selon lesquelles la Russie attaque les villes ukrainiennes. Ce n’est pas vrai. L’opération ne concerne que le Donbass. » Des faits qui sont faux. Mais sur le plateau de CNews, le présentateur ne fait aucune mention de cette ligne du CV de Xenia Fedorova. Pas plus que le bandeau de présentation, qui qualifie la quadragénaire de simple « journaliste » dans toutes les émissions. Rebelote dans l’émission du 20 février 2025. Personne n’y fait allusion sauf… Xenia Fedorova, quand elle évoque à la toute fin du programme son prochain livre chez Fayard : un bouquin sur la fermeture de Russia Today – « ma chaîne », y écrit-elle – et « la liberté d’expression sous condition ».

Dès sa première participation à l'Heure inter sur CNews, la chaîne ne souligne absolument pas que Xenia Fedorova est l'ancienne patronne de RT France. / Crédits : CNews

Précision qui n'est pas plus apportée la semaine suivante... / Crédits : CNews
Une voix que les spectateurs ou lecteurs des médias du groupe Bolloré entendent beaucoup depuis début 2025. En plus de CNews ou Fayard – une maison d’édition détenue par Hachette et donc Vincent Bolloré – Xenia Fedorova écrit des chroniques dans le JDNews, l’hebdomadaire du JDD, propriété de Bolloré encore. Elle présentait enfin une petite émission sur C8 avant l’arrêt de la fréquence pour la chaîne : des pastilles de deux minutes sur les églises orthodoxes. Une participation à la grande machine médiatique du milliardaire breton, loin d’être anodine. « Xenia Fedorova est un des bras droits de Margarita Simonian, patronne de Russia Today, qui est étroitement liée au pouvoir russe et est l’une des principales figures propagandistes du régime », pointe Maxime Audinet, qui a publié en 2021 Un média d’influence d’État : Enquête sur la chaîne russe RT, livre issu de sa thèse qui a été réédité en 2024. « Elle vient d’un sérail qui n’est pas celui de la presse russe indépendante, véritablement censurée et mise au pas, a fortiori depuis l’invasion de 2022… » Des critiques auxquelles Fedorova fait allusion dans son ouvrage :
« Une partie des problèmes qu’il m’a été donné de subir ces derniers mois, ces dernières années, vient du fait que je suis Russe. Autant dire, une soviet, un agent du Kremlin, une poutinophile dont il conviendrait de se méfier, une espionne sous ma couverture de journaliste. »
Des liens depuis quelques années
S’il lui manque encore quelques médias bolloréens pour faire le grand chelem, comme Europe 1, Capital ou Géo, Xenia Fedorova est bien installée dans la machine. Le mercredi, elle peut sortir sa tribune dans le JDNews sur la guerre en Ukraine « qui aurait pu se terminer plus tôt » écrit-elle, où elle réussit l’exploit de ne jamais mentionner que la Russie a attaqué l’Ukraine. Le jeudi, elle revient sur CNews sur « les origines du conflit » et ressort peu ou prou les mêmes arguments. Elle y évoque un « rapprochement entre la Crimée et la Russie » pour parler de l’annexion faite à coups de commandos russes, estime que la révolution de Maïdan est un « coup d’État », ou nie le terme « d’agression » pour qualifier l’invasion de l’Ukraine. Un mot « utilisé par l’Union européenne et les médias mainstream » selon elle.

Rebelote dans l’émission du 20 février. Personne sur CNews ne fait allusion à son passif chez RT sauf… Xenia Fedorova quand elle évoque à la toute fin du programme son prochain livre sur la fermeture de sa chaîne. / Crédits : CNews

Le 27 février dernier, Xenia Fedorova est toujours une simple « journaliste russe », là pour évoquer « ce qu’il peut se passer en Russie ». / Crédits : CNews
Mais diantre comment l’ancienne patronne de RT s’est retrouvée chez Bolloré ? Chez les anciens de RT, il se murmure que Fedorova bénéficie d’une bonne relation avec Serge Nedjar, le boss de CNews. Des liens noués lors de l’accord de distribution de RT signé en 2020 avec Canal+, « avancée majeure » pour la chaîne russophile à l’époque ? « J’étais ravie de collaborer avec un groupe qui ne laissait ni la pression médiatique ni le climat politique entraver la liberté d’expression », vante à posteriori Xenia Fedorova dans son ouvrage. À la dernière page, elle remercie un rédacteur en chef du JDD « sans qui ce livre n’aurait jamais pu être terminé ».
Contactés, le présentateur de CNews Eliot Deval, le directeur de la rédaction du JDNews Louis de Raguenel ou le directeur général des rédacs de ce média et du JDD Geoffroy Lejeune n’ont pas répondu à nos sollicitations. Tout comme Xenia Fedorova, qui n’a pas commenté nos deux salves de questions. Sa collègue à l’antenne Rachel Khan sait seulement de son côté « que la chaîne voulait faire une émission internationale » et qu’elle ne connaît « pas vraiment » la quadra russe qu’elle vient « seulement de rencontrer ».
« Pour Bolloré, business is business »
« La chaîne RT était une chaîne de communication du Kremlin. C’était au service de leur propagande. Ça amène pas mal de questions sur sa participation à C8 et aux autres médias du groupe Bolloré », s’interroge Olga Prokopieva, porte-parole de Russie Libertés, asso’ de défense des droits humains et de la démocratie en Russie. Un observateur de la chaîne grince :
« Il y a du côté du groupe Bolloré un projet semi-assumé ou de la connerie. »
En avril 2024, Mediapart avait publié une grande enquête sur CNews et révélé les liens de la chaîne avec Fedorova, qui avait tourné « plusieurs pilotes » d’une émission. Des questions sur l’orientation de CNews en faveur de la Russie avaient d’ailleurs été posées par les députés de la commission d’enquête sur la TNT en mars 2024 aux journalistes et dirigeants du média bolloréen. Tous avaient nié.
Interrogés en commission à l'Assemblée, les dirigeants de Cnews ont tous juré n'avoir aucun lien avec la propagande russe.
— David Perrotin (@davidperrotin) April 1, 2024
La chaîne vient pourtant de tourner le pilote d'une émission avec Xenia Fedorova, l'ancienne patronne de RT France. https://t.co/DhQfU6tLp4 pic.twitter.com/aheUTcWjdU
Un connaisseur des ingérences russes estime lui que « pour Bolloré, business is business. Il doit penser qu’il y a une fenêtre de tir en Russie avec le retour de Trump ». Une ancienne journaliste de la chaîne rappelle que, si les équipes avaient eu « des garanties » pour faire leur travail « de manière indépendante », « quand tu bosses dans cette rédaction, tu te dis toujours que derrière ça sert un projet, comme dans d’autres endroits ». « L’exemple, c’était plus Al-Jazeera que France24, pour qui Xenia Fedorova était “mainstream” », pose-t-elle.
La patronne russe n’est pas la seule à avoir été recasée chez Bolloré : Frédéric Taddeï a animé une émission chez CNews, comme Olivier de Keranflec’h tandis que leur consœur Stéphanie de Muru est partie chez Europe 1. RT et CNews ont également partagé certains correspondants en Russie comme Antoine Cléraux et Igor Kurashenko. Mais en coulisses, l’omniprésence de Xenia Fedorova chez Bolloré fait grincer des dents des ex-salariés de la chaîne fermée. « Celle qui a le mieux rebondi, c’est elle, par rapport à des anciens qui galèrent. Ça a bon dos la “bannie”. Elle ne l’est pas. Elle l’aurait été, on l’aurait expulsé », souffle l’ancienne journaliste, qui assure n’avoir « pas de rancœur, mais le livre est un peu limite ».
La position de l’ancienne patronne de RT France sur la liberté d’expression est également très bien accueillie chez les médias Bolloré, vent debout depuis plusieurs semaines contre la perte de la fréquence de C8. Elle est pour le moins ironique. Le 5 février dernier, quand Xenia Fedorova tweetait logiquement sur la sortie prochaine de son livre, elle ne faisait pas mention de la décision du tribunal de Créteil le même jour. Ce dernier venait de relaxer le chercheur Maxime Audinet, attaqué en diffamation par RT France pour son ouvrage qui a étudié pendant six ans l’implantation du média en France, après l’avoir présenté comme « un outil de propagande ». Selon nos informations, RT France a fait appel de la décision. Le spécialiste de la politique russe à l’Irsem pointe une « procédure bâillon » :
« Il y a quelque chose de cynique et paradoxal dans le fait de défendre en surface la liberté d’expression tout en attaquant en sous-main en justice des chercheurs qui enquêtent sur RT. »
Illustration de Une de Caroline Varon.
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