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    26/02/2025

    Insultes racistes, agressions et chants nazis

    « Singe, Kirikou… On m’a harcelé parce que j’étais la seule personne racisée de mon école »

    Par Blanche Ribault

    Pierre-Olivier, Atheba, Ellie, Ái Vân Nguyễn et Ava ont grandi en étant les seules personnes racisées de leur école. Ils racontent les propos xénophobes et le harcèlement raciste subis. « Si je pouvais effacer cette époque de ma vie, je le ferais. »

    Jura (39), fin des années 1990. « On ne veut pas de tes cartes pokémons, tu as mis tes mains de singe dessus ! » Pierre-Olivier, né d’un père guadeloupéen, est le seul enfant racisé de son école. Au milieu de la cour de récré, il encaisse les insultes racistes de ses camarades. Ils le surnomment Kirikou durant toute une année scolaire, après la sortie du film d’animation éponyme en 1998. Lors des entraînements au club de rugby, ils lui crachent dessus et lui tirent ses cheveux crépus, en lançant : « On ne peut pas jouer au rugby avec une coupe comme ça ! » « J’en venais à me dire que j’étais un problème », débriefe aujourd’hui l’adulte de 32 ans. Expérience similaire pour Atheba dans un village de l’Orne :

    « Je n’étais même pas conscient d’être une personne noire. »

    À 11 ans, il quitte le Burkina Faso pour rejoindre sa mère, installée en France. « J’ai subi du racisme dès mon premier jour. » Aujourd’hui âgé de 26 ans, il ajoute : « Je ne pense pas que je pourrais élever mon enfant là où j’ai grandi. Je sais la douleur que ça peut provoquer… »

    Atheba, Pierre-Olivier, mais aussi Ellie (1), Ái Vân Nguyễn et Ava (1) ont grandi en étant les seules personnes racisées de leur école ou de leur quartier. Ils ont raconté à StreetPress le harcèlement, les agressions racistes et xénophobes qu’ils ont subis. Pierre-Olivier lâche, amer :

    « Si je pouvais effacer cette époque de ma vie, je le ferais. »

    « Chintok »

    « Dès la maternelle, j’ai compris que j’étais différente des autres élèves blancs », raconte Ellie. Adoptée en Chine et élevée dans les Vosges, les propos racistes sur son origine s’intensifient à son arrivée au collège. Les « sale chinoise », « retourne dans ton pays manger du chien », s’enchaînent, selon son récit. Un harcèlement qu’a aussi subi Ái Vân Nguyễn, adopté au Vietnam dans les années 2000 :

    « On me jetait du riz dessus au collège et on m’insultait de chintok. »

    Ava déménage d’une grande ville des Pays de la Loire pour un village du Maine-et-Loire (49). Elle est la seule personne noire de la photo de classe au lycée. Sur une application de quizz, elle voit ses camarades remplacer son prénom par « Les Noirs on les baise », en guise de pseudo de joueur. « Le lycée a été un vrai tournant », abonde Pierre-Olivier, le jurassien, également victime de négrophobie. Ses camarades lui balancent dès son arrivée :

    « Il va y avoir un problème car il y a un negro dans notre classe. »

    Son lycée de Haute-Saône est presque uniquement composé de garçons. Certains auraient chanté des morceaux de groupes néonazis, tels que Légion 88 (88 est un code signifiant « Heil Hitler »). Pierre-Olivier explique que des élèves lui ont plusieurs fois découpé sa carte d’accès au réfectoire en lui lançant :

    « On ne va quand même pas laisser manger un noir avec les sous de nos parents pour la cantine. »

    Le harcèlement continue jusque dans sa chambre d’internat. « Combien de fois j’ai retrouvé ma caisse d’affaires de douche pleine de crachats ou avec des symboles nazis dessus », détaille-t-il. « On lacérait aussi le rideau de ma douche. » Il affirme :

    « Je n’ai pas prononcé un mot en dehors de ma chambre jusqu’à la fin de la Première. Je rasais les murs. »

    Pierre-Olivier est contraint de redoubler sa Terminale. Il ne peut même pas compter sur la protection des adultes, raconte-t-il : « C’est à moi que le CPE mettait quatre heures de colle. » Dès la primaire, des professeurs lui auraient dit « d’arrêter de faire (s)a pleureuse », ou que c’était « pour rigoler ». Exaspéré par ces années de souffrance, il affirme :

    « Le fait de ne pas vouloir comprendre, c’est participer à cette violence. »

    « Une voiture a essayé de m’écraser »

    Pierre-Olivier a appris que des parents d’amis l’appelaient « le petit negro ». « Ça me blessait encore plus quand on me disait : “Tous ces noirs, tous ces bougnouls… mais toi, je t’aime bien !” », confie-t-il. Les attaques racistes ne s’arrêtent pas aux bancs de l’école, insiste Ái Vân Nguyễn, adopté au Vietnam. Il est désormais créateur de contenus – Le franco viet’ sur les réseaux – et raconte avoir été menacé de mort dans le village où il a grandi :

    « En rentrant à vélo, une voiture a essayé de m’écraser en criant : “Pousse-toi de ma route, chinois de merde”. »

    Ayant développé une phobie sociale et scolaire, le jeune homme dit n’avoir trouvé aucun refuge, même au sein de la maison dans laquelle il a grandi. « En restant chez mes adoptants, c’est leur violence que je subissais. » Il explique que son adoption s’est déroulée de manière illégale. Il aurait subi une négligence intrafamiliale, mais aussi des violences physiques et morales. Ái Vân Nguyễn est devenu lanceur d’alerte sur les trafics d’adoptions.

    « Je ne pouvais extérioriser mon vécu nul part, je ressentais une grande solitude. »

    De son côté, Atheba raconte le racisme intériorisé de ses parents. Le franco-burkinabé se souvient d’un épisode quand sa famille faisait les courses. « Attention, ne touche à rien, on pourrait t’accuser », lui aurait conseillé sa mère. Lui contextualise :

    « Étant le seul enfant noir de la ville, ils s’inquiétaient et voulaient que je me fasse discret de peur que je vive du racisme. »

    Il a pourtant raconté à sa mère des épisodes racistes subis à l’école. Elle-même en aurait subi au travail. Mais l’enfant finit par ne plus rien dire. « Je voyais que ça lui faisait de la peine. Tu es contraint de grandir plus vite, de toujours être dans l’anticipation. C’est une charge mentale supplémentaire », souligne Atheba.

    « Ces séquelles, je les aurai à vie »

    « Je déjeunais seule, je ne sortais pas de chez moi… Je suis presque tombée en dépression », se rappelle douloureusement Ava, victime de négrophobie, qui finit par s’isoler. « Je faisais des crises d’angoisse en voyant le bus scolaire arriver », se souvient Ái Vân Nguyễn. Les violences racistes lui ont déclenché une amnésie post-traumatique : il a des flashbacks et des souvenirs au compte-goutte de la période de ses 3 à 8 ans. Il en va de même pour Pierre Olivier, qui confie :

    « J’angoisse de découvrir un événement de plus. »

    Il poursuit : « J’ai tellement morflé que ma colère est présente en permanence. Ces séquelles, je les aurai à vie. » Il a d’ailleurs souffert de sérieuses éruptions cutanées. « Les médecins avaient diagnostiqué que c’était dû à un choc mental trop important. » Aujourd’hui, il vit avec la peur que l’histoire se répète pour sa fille. « J’en viens presque à être rassuré qu’elle soit moins “typée” que moi – ma compagne est blanche… »

    Se reconstruire

    Pierre-Olivier raconte avoir dû « se faire violence » pour entamer un travail de déconstruction après l’adolescence :

    « J’ai arrêté de vouloir correspondre aux critères blancs. Le fait d’avoir un enfant aujourd’hui m’a décomplexé. »

    « Si j’avais grandi dans un environnement avec d’autres personnes asiatiques, je me serais déconstruite beaucoup plus jeune, sans avoir de préjugés », précise Ellie. Atheba, lui, dit se reconstruire à son rythme, en trouvant en partie refuge dans la musique et l’écriture : « Je n’ai pas d’ami noir, et j’ai ressenti très tôt le fait de ne pas pouvoir partager une expérience commune avec mes amis blancs. » Sa chanson « Mélanine » dénonce le fait d’être résumé à sa couleur de peau, ce qui lui a permis d’exprimer son vécu et d’extérioriser. Le musicien affirme d’ailleurs qu’il n’aurait pas écrit cette chanson s’il avait grandi en région parisienne, où il habite actuellement :

    « Il y a ce brassage de personnes issues de l’immigration africaine. Elles vivent bien sûr du racisme. Mais tu te construis différemment quand tu n’es pas seul là-dedans. »

    Ellie souhaiterait vivre dans une ville avec « une forte présence de la diaspora chinoise pour pouvoir renouer avec cette culture ». Ava, elle, dit vouloir quitter la France. « Je veux découvrir un autre environnement car je me sens assez seule. » De son côté, Ái Vân Nguyễn s’assure systématiquement de la présence de personnes racisées avant de poser ses valises quelque part :

    « Pouvoir s’installer à la campagne ou ailleurs sans avoir à se poser ces questions est un privilège. »

    (1) Les prénoms ont été modifiés.

    Illustration de Une de Jérome Sallerin.