« Encore une étudiante étrangère ? » Alors qu’elle prend en charge un patient dans sa chambre d’hôpital, Djamila (1) surprend son maître de stage en train de critiquer ses origines. « On n’en peut plus des migrants, des étrangers. » Ce n’est pas la première fois pour l’étudiante en 3ème année d’études de sciences infirmières : dès son arrivée dans l’établissement, sa nationalité algérienne a été un sujet. « T’as fait où tes études ? Ici, c’est la France. Ce n’est pas le Maghreb », lui lance sa tutrice de stage devant tout le monde. L’étudiante épuisée, les yeux cernés et remplis de larmes regrette :
« Si j’avais les moyens, je prendrais un avocat pour harcèlement moral. Ils m’ont fait subir tellement de choses. »
Selon l’enquête bien-être de la Fédération nationale des étudiants en sciences infirmières (FNESI), publiée ce jour – et menée sur un panel de 16.868 étudiants infirmiers – 75% des interrogés déclarent que leur santé mentale est dégradée. 42% d’entre eux estiment que leurs stages en sont la cause. La précarité étudiante et l’isolement social, qui se sont accentués depuis la pandémie selon la FNESI, sont des facteurs importants d’explication, mais pas que, comme le contextualise l’étude :
« Aujourd’hui, le mal-être n’a jamais été aussi intense. Les conditions de stage n’ont jamais été aussi dégradées. »
Dans un système de santé de plus en plus fragilisé et en tension, les jeunes femmes représentent l’énorme majorité des rangs de cette filière – elles sont 88% des personnes interrogées par l’étude. Parmi elles, de nombreuses étudiantes étrangères. 11% des sondés estiment être discriminés durant leur formation, notamment en raison de leur genre, de leurs origines et / ou religion. « Au vu du traitement donné aux patients racisés, on imagine bien que le racisme peut également toucher les étudiants… », commente à StreetPress la FNESI.
« Les arabes ne rentrent pas chez moi »
« Les Antillais ne comprennent pas ce qu’on dit puisqu’ils ne sont pas d’ici. » Laurence (1), 20 ans, est originaire de Guadeloupe. Lors de son stage de 3ème année, les critiques sur sa couleur de peau et son origine ont fait jaser tout son service. « Elle n’est pas française », acte l’un des encadrants. « Est-ce que tu peux articuler quand tu parles ? On ne la comprend pas avec son accent… », balance une autre. Laurence, amer, tranche :
« J’ai tout fait pour effacer mon accent, j’en avais marre des remarques. »
Lors d’une autre expérience professionnelle, cette fois en crèche, des parents refusent de lui confier leurs enfants car elle « n’est pas d’ici ». « Une patiente ne voulait pas me répondre ou que je la touche parce qu’elle n’aimait pas les arabes », surenchérit quant à elle Narjesse (1). Elle est en stage avec une infirmière libérale et enchaîne les rendez-vous à domicile. Les premiers jours, l’étudiante reste en retrait dans la cuisine de cette cliente, pendant que sa tutrice effectue les soins :
« Jusqu’au jour où cette dame a refusé que je rentre chez elle. »
Lors d’une autre mission, cette fois en hôpital, c’est son voile qui a posé problème. Elle l’enlevait pourtant devant l’établissement, et le remettait à la sortie, le port du foulard n’étant pas autorisé pour le personnel soignant. Elle essuie tout de même les remarques d’encadrants sur son utilisation de la charlotte, qui fait partie de la tenue des praticiens lors de certaines occasions. « Tu sais très bien que la charlotte que tu portes sur la tête c’est pour afficher tes convictions religieuses », lui déclare une cadre alors qu’ils sont plusieurs au sein du service à en porter à ce moment. Une accusation à laquelle a déjà eu droit Amal Mouiz, 24 ans. La pression était telle que la jeune femme a décidé d’arrêter de porter son foulard lors de sa troisième année d’étude :
« J’ai vu la différence, ça m’a choquée ! Ce n’est pas croyable qu’il faille le retirer pour être traitée normalement… »
Moins bien que les autres
« J’étais tout le temps comparée à l’autre stagiaire blanche », poursuit Laurence, l’étudiante guadeloupéenne. Les deux jeunes femmes, de la même promotion, ont pourtant une expérience similaire. « On ne dirait pas ! C’est vraiment l’autre la meilleure », balance une des encadrants devant elles. Laurence, sous-estimée, se retrouve reléguée au travail de « petites mains du service » selon ses termes : « Livraisons de nourriture, toilette des patients, alors que ce n’était pas mon rôle ». Dans le même temps, l’autre stagiaire a la possibilité de prendre en charge des soins de manière autonome. « Au mieux j’avais le droit de regarder ma tutrice de stage… »
Des distinctions qui sont devenues un frein, raconte Elies Zhoglami, 28 ans, qui a depuis quitté la profession. « Les encadrants ne me parlaient que pour me donner des ordres. » Lui est persuadé que c’est lié à ses origines tunisiennes. Il poursuit :
« Ils mangeaient avec les autres stagiaires blancs, pendant que je devais travailler. Et quand j’arrivais, ils partaient. Je mangeais seul. »
Tous les étudiants interrogés partagent cette expérience de mise à l’écart et l’impossibilité à s’intégrer au sein des équipes de santé. Amal Mouiz, l’infirmière qui a dû retirer son voile, a bien essayé de confronter ses responsables sur ces différences de traitement. « Ne me fais pas chier et reste à ta place », lui intime sa chargée de stage. L’étudiante, frustrée, tente de trouver des solutions pour profiter de cet apprentissage en pédiatrie chirurgicale. Elle décide de se rapprocher des internes – des membres du personnel médical en formation – qui la prennent sous leur aile et lui apprennent le métier. Une prise d’initiative qui n’est pas du goût de sa tutrice :
« En plus d’entrer dans l’établissement avec un voile, tu te permets de parler aux mecs ? On ne vient pas pour draguer ici ! »
La remarque est accompagnée d’une menace d’invalidation de son stage. « L’invalidation des stages est monnaie courante en sciences infirmières », explique la FNESI. « Si un étudiant se plaint et que ça arrive aux oreilles du cadre soignant, ce dernier va préférer protéger son équipe car ils manquent de personnel. La solution toute trouvée est donc de virer l’étudiant. »
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« Durant mes deux stages où j’ai subi du racisme, c’est ce qu’il s’est passé », abonde Djamila, l’étudiante algérienne. « Tout se passe bien au niveau de mon travail et, au dernier moment, ils font en sorte d’invalider le stage sans raison. » Amal a essayé de parler des discriminations autour de son voile à son formateur :
« Il m’a prévenu : “Elle t’a dans le collimateur, tu ne vas jamais valider ton stage”. »
Perte de confiance
Laurence, originaire de Guadeloupe, a cru pouvoir trouver du soutien auprès de son école. Elle raconte les parents qui ne souhaitent pas lui confier leurs enfants à cause de sa couleur de peau, et l’inaction de ses tuteurs :
« Ils m’ont dit que je devais comprendre. Que les parents ne sont pas forcément habitués à voir des personnes différentes. Que ça pouvait engendrer un chamboulement chez l’enfant. »
61% des étudiants considèrent qu’ils ne sont pas écoutés lorsqu’ils font remonter des problématiques qui touchent la formation, selon l’étude de la FNESI, qui commente :
« Il y a une omerta dans la santé autour de la question du harcèlement. Les soignants témoins, qui ne cautionnent pas ces agissements, préfèrent ne rien dire plutôt que de se brouiller avec des collègues ou leur cadre. »
« Ma cadre m’a dit : “C’est parole contre parole. Tu ne fais pas le poids face à moi” », raconte Djamila, l’étudiante algérienne qui a voulu dénoncer les humiliations quotidiennes. « Je ne suis pas venue en France pour ça. J’ai appris que c’était un métier sous tension, qu’il y avait besoin de main d’œuvre. J’étais volontaire et heureuse de pouvoir aider la France comme elle m’a aidée ! Mais au final, on me traite ainsi… » En burn-out et endettée, Djamila risque de ne pas pouvoir renouveler son titre de séjour si elle ne reprend pas ses études et ne rembourse pas ses dettes.
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En 2025, 31% des étudiants avouent suivre un traitement lié à leur souffrance psychologique et 20% ont déjà eu des idées suicidaires, selon l’étude de la FNESI. « Je n’arrivais plus à gérer le stress des partiels, du stage… », confie Amal. La jeune femme rêve de devenir infirmière depuis son enfance. Pendant son stage, elle aussi est mésestimée et mise à l’écart. « Le fait de toujours me faire croire que je ne connaissais rien m’a fait douter de mes compétences. Je me disais que, peut-être, je n’étais pas faite pour ça. » Épuisée psychologiquement, désillusionnée du métier, la stagiaire tombe malade, perd du poids. Son médecin lui prescrit un arrêt maladie – une expérience partagée par plusieurs personnes interrogées dans cet article. « Je n’étais pas fière, j’avais l’impression d’abandonner alors que je n’avais rien fait de mal. » Des conditions d’apprentissage qui poussent énormément d’étudiants en troisième année à abandonner, selon la FNESI. 70% d’entre eux ont pensé à arrêter la formation.
Des solutions ?
C’est pourquoi la Fédération étudiante demande une sensibilisation sur les discriminations dès le début de la formation, autant pour les étudiants que pour les cadres formateurs et les tuteurs de stage. Elle rappelle également qu’il existe d’ores et déjà des cellules d’écoute et d’aide dans les universités via la Coordination nationale d’accompagnement des étudiants : le 0.800.737.800 ou cnaes[at]enseignementsup.gouv.fr.
92% des étudiants ne seraient pas au courant de ces aides selon l’étude.
Narjesse, elle, a décidé de s’organiser avec les camarades qui ont vécu des expériences similaires en choisissant avec plus de précautions leurs lieux de stage :
« On se prévient : “Attention, dans le service de tel hôpital, ils sont racistes”. »
« “Vous ne sortirez pas les mêmes de cette formation”, c’est la phrase la plus véridique que j’ai entendue de la part d’un formateur », conclut Amal, amer.
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Illustration de Une de Yann Bastard.